Entretien avec Michel Audouy, architecte-paysagiste

« La nature va s’adapter au changement climatique mais sur 100, 200, 300 ans… »
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Selon vous, quel est l’impact du changement climatique sur les jardins en Europe ?

Sous l’effet du changement climatique, il y a une double évolution en cours dans les jardins. Il y a d’abord une évolution dans la gestion des jardins : les pratiques culturales changent. Par exemple, le paillage est de plus en plus utilisé. Il a une triple utilité : il permet de diminuer l’arrosage, il a une vertu d’amendement, autrement dit, il améliore la qualité de la terre ; enfin, il limite la pousse des adventices, c’est-à-dire des mauvaises herbes.

La deuxième évolution, c’est celle de la palette végétale. C’est vrai dans les jardins et les parcs, mais aussi dans les villes et en agriculture : le maïs est moins cultivé au profit du sorgho ou du tournesol. Globalement, on choisit de plus en plus souvent des végétaux économes en eau. En France, on emprunte beaucoup à la palette méditerranéenne.

 

Est-ce que l’on va perdre en diversité du coup ?

Non, la palette méditerranéenne ne va pas se généraliser pour autant. Par exemple, l’olivier s’adapte très mal dans le nord alors que le chêne vert, lui, très bien. Et on ne puise pas seulement dans la palette méditerranéenne : il suffit de regarder les forestiers qui plantent des chênes de Turquie, du Caucase…  

 

La nature peut-elle s’adapter au changement climatique ?

La question du dérèglement climatique est complexe. Il ne tue pas nécessairement arbres mais il les rend plus fragiles et, du coup, plus vulnérables aux insectes et aux maladies… Les arbres de nos régions tempérées vont s’adapter. Progressivement, il va y avoir des mutations, mais qui vont se faire sur des centaines d’années. La nature va s’adapter au changement climatique mais sur 100, 200, 300 ans... Elle suit une temporalité qui n’est pas celle de l’espèce humaine.

A l’échelle humaine, la seule chose que l’on peut faire aujourd’hui, pour accompagner tout de même une évolution qui s’accélère, c’est puiser dans une palette végétale plus adaptée, c’est-à-dire, aller chercher des plantes dans des climats plus chauds et plus secs, comme la palette méditerranéenne, mais aussi des palettes provenant de contrées beaucoup plus lointaines.  

 

Comment être sûr que ces espèces venant de contrées lointaines vont bien s’adapter en France ?

Sur ce point, on ne dira jamais assez l’importance des jardins botaniques, ces conservatoires botaniques qui renferment les plantes qui vont nous sauver demain. On y trouve des plantes provenant de régions du monde dans lesquelles il y a des conditions climatiques comparables à la région de destination. L’acclimatation des espèces y est testée. Prenons l’exemple du jardin du château de Picomtal à Embrun, dans les Hautes Alpes. Là, le paysagiste Loïc Pianfetti a recréé le jardin du XVIIIème siècle sur la base de plans exhumés. Il a utilisé à la fois une végétation locale, qui pousse dans la campagne autour du parc et en même temps, il a acclimaté une végétation issue du bout du monde, en particulier des Andes, du Pérou… Cette végétation importée vivait dans des conditions climatiques comparables à celles d’Embrun : très grands écarts de température, des grands stress, de la pluie plutôt aux inter-saisons, des étés très secs et un hiver relativement rude. C’est intéressant parce que c’est une approche par le milieu. C’est aussi un peu ce qu’avait fait Gilles Clément dans le domaine du Rayol, au jardin des Méditerranées, dans le Var. Il a cherché à faire un jardin méditerranéen mais il a aussi eu recours à des plantes du biome méditerranéen, d’Afrique du Sud, du Sud-Ouest de l’Australie, de Chine, ayant des conditions de climat à peu près équivalentes à celles du bassin méditerranéen. C’est intéressant parce qu’il élargit la palette végétale dans laquelle on peut puiser pour faire face au réchauffement climatique.

 

Ces initiatives sont-elles encore rares en France ?

Oui, elles ont lieu dans des jardins particuliers, qui ont une vocation conservatoire. C’est le cas des jardins que je vous ai cités mais aussi du jardin des Migrations, au Mucem à Marseille.

Je crois qu’il y a un peu plus d’exemples parmi les jardins du monde anglo-saxon, car il y a une meilleure connaissance des plantes et une plus grande sensibilité écologique. Mais je ne veux pas être négatif pour la France. Il y a quand même une vraie évolution de la palette végétale, notamment dans les villes : ainsi, celles qui ont reçu le label 4 fleurs sont particulièrement moteur. Aujourd’hui, elles ne sont plus couvertes de fleurs comme c’était le cas avant. Elles ont une approche globale des jardins, de la nature en ville : moins de plantes horticoles, des modes de gestion beaucoup plus adaptés aux épisodes secs. L’interdiction d’arrosage, des gazons en particulier, qui revient chaque année joue petit à petit sur le choix de la palette végétale. Ces villes font un travail remarquable.

 

Et du côté des particuliers ?

Je crois que ça commence à bouger du côté des particuliers. Le mouvement est lent, certes, mais il existe. Les revues d’amateurs de jardin et les reportages contribuent à faire évoluer les mentalités. Beaucoup imaginent qu’un jardin sec, c’est un jardin zen, avec des graviers blancs partout et un olivier taillé en nuage ! Ce n’est pas cela, pour moi, un jardin sec. Un jardin sec peut être fleuri abondamment à certaines périodes. On peut obtenir des effets de feuillage magnifique. Montrer de beaux jardins secs, ou du moins économes en eau, joue sur les représentations et, du coup, est essentiel selon moi. Le jardin du Rayol par exemple, ou celui du Mucem, qui sont vraiment très visités, sont de véritables vitrines. Je crois à la vertu de ces jardins secs publics qui montrent qu’avec un choix intelligent de plantes adaptées et des modes de gestion pertinents, on peut obtenir des jardins tout à fait intéressants. Il faudra, de toutes façons, aller de plus en plus loin.

 

Donc, les mentalités commencent à changer ?

D’une façon générale, la société est de plus en plus sensibilisée au changement climatique et c’est forcément aussi vrai dans la conception des jardins. De la même façon qu’elle est sensible aux économies d’énergie, elle l’est aux économies d’eau, ne serait-ce que parce que l’eau est de plus en plus chère. Donc, on tend de plus en plus à la récupérer… Je crois que l’on va renouer avec des pratiques finalement très anciennes et qui ont d’ailleurs fait toute la richesse de l’art des jardins. Pour moi, les plus beaux jardins sont ceux du monde méditerranéen parce qu’ils se sont structurés autour de la distribution et des réserves d’eau, avec des rigoles, un système de canalisations… malheureusement, on a perdu cette culture. On a souvent gardé la forme des jardins, sans en comprendre le système d’irrigation basé sur la récupération, la redistribution, le stockage de l’eau etc. Aujourd’hui, on commence à réapprendre ces choses, en s’appuyant sur des techniques plus contemporaines. Il faut réinventer un art du jardin qui s’appuie à la fois sur des plantes adaptées et sur une économie de la richesse en eau… Etonnamment, ces contraintes peuvent être extrêmement créatives ! Pour moi, un des plus beaux jardins qui ait été créé, c’est vraiment le jardin du Mucem à Marseille. Il compose avec le minéral et le végétal, propose des ambiances très différentes. C’est une merveille de poésie et qui est, par ailleurs, très fleuri. Il y a juste deux ou trois endroits dans ce jardin que l’on s’autorise à arroser un petit peu. Tout le reste n’est pas arrosé hormis avec l’eau du ciel.

 

Selon vous, comment les végétaux peuvent s’adapter au changement climatique ?

De nombreux végétaux s’adaptent à la quantité d’eau qu’ils reçoivent. Plus vous arrosez et plus les plantes sont faignantes : elles ne vont pas s’efforcer d’aller chercher l’eau en profondeur. C’est vrai des légumes également. Plus on arrose la tomate, plus elle aura soif. C’est vrai des plantes pérennes comme des plantes annuelles. Globalement, on arrose souvent trop. Ce n’est pas forcément nécessaire d’arroser dès que la terre est un peu sèche. Il faut éduquer, pour de meilleures pratiques.

Au potager du Roi à Versailles, sur la terrasse du Midi, qui est la grande terrasse, il y avait des arbres fruitiers palissés sur le mur et une grande plate-bande qui s’étendait sur environ 300 mètres de long, cernée de murs et dans laquelle il y avait des plantes vivaces. Les terrasses sont très sèches et exposées plein sud. A partir du mois de mai, il fallait arroser. Et en bas, dans le grand carré du potager, il y a des plantes aromatiques. Et les plantes aromatiques, il y avait trop d’eau en particulier dans les périodes hivernales. Or, la plupart des plantes aromatiques sont d’origine méditerranéenne, comme le thym, le romarin et la lavande… et du coup, elles dépérissaient.

Quand on a refait les murs, on a pris une décision. Sur les murs, on a replanté des espèces plus adaptées au sec, comme des pommiers et des poiriers. Et dans les plantes bandes, on a installé toute la collection de plantes aromatiques, que l’on n’arrose pas. Voilà un exemple de mutation dans un grand jardin historique.